jeudi 25 juin 2009

Torres del Paine II

Après avoir checké la météo, notre équipement, loué du matos supplémentaire (tente, matelas, sur-pantalon thermique et gore-tex), fait un plein de bouffe pour nos 5 jours à venir, fait notre sac, fait nos adieux (!), nous partîmes nous coucher, un noeud au ventre mais une excitation bien présente !

Réveil matinal pour prendre une navette pour franchir les 70km qui nous séparent encore de l'entrée du parc. Déjà, le lever de soleil nous en met plein la vue :

Je n'ai jamais rien vu de tel. Il faut s'imaginer perdu au milieu des grandes plaines terminées par des montagnes aux sommets enneigés pour avoir une idée du caractère grandiose de ce lever de soleil. La journée promet d'être magnifique, mais plus nous avançons, plus le temps semble se couvrir.

Il fait enfin bien jour. Et soudain, stupeur : les montagnes de Torres del Paine font leur apparition ! C'est le parc, ça y est, nous y sommes bientôt !

On peut distinguer sur la photo, au milieu à droite de ces montagnes, les fameuses tours (torres en espagnol) granitiques qui ont donné le nom à ce parc.

Le vent est toujours là, et les nuages deviennent aussi menaçants que grandioses !


Puis arrive l'entrée du parc. Nous payons un tarif moitié prix par rapport à la période estivale. Venir en basse saison comporte ses risques mais aussi ses avantages ! Nous progressons avec le gros van Ford sur les pistes caillouteuses du parc. Le vent devient complètement dingue, tout comme les paysages. Les lacs se font littérallement soulever par la force du vent. C'est délirant ! Je n'ai jamais vu ça ! On peut facilement le voir sur cette photo, la grande traînée blanche en haut à droite de cet étang.


Nous entendons la météo locale en espagnol bien sûr. Je ne comprends pas grand chose mais à voir la tête d'Alessandro et les commentaires de notre chauffeur, je comprends qu'on est pas encore sortis d'affaire... Ils parlent de vents à 40 noeuds (marins), pouvant atteindre par rafales 50 à 55 noeuds... En gros, ça nous fait du 80 jusqu'à 120km/h.... Mama mia, j'ai peur, je veux rentrer à la maison !!! Mon coeur s'emballe de plus belle, tout comme les rafales qui viennent violemment projeter des gerbes de poussière graviollonneuse sur le pare-brise déjà bien étoilé et fissuré par d'anciennes batailles ! A chaque rafale, le chauffeur se baise l'index gauche et le place ensuite contre le pare-brise le temps de la rafale. "Taing, mais c'est pas possible ce vent !" Je commence vraiment à être nettement moins chaud pour ce trek. Oui, je crois bien que j'ai un peu sous-estimé le potentiel de la situation...

La route sinue dangereusement dans le parc entre toutes ces étendues d'eau, plus déchaînées les unes que les autres. Au détour d'un flanc de montagne, là c'est le délire : c'est un épais brouillard de vapeur d'eau que le vent soulève et fouette allégrement au dessus du lac, au pied des montagnes rocailleuses, qui, de leur grandeur et leur superbe, semblent sonner l'avertissement final : "Allez au diable, et fuyez pendant qu'il est encore temps. Torres del Paine n'est pas à votre portée. Vous ne nous aurez jamais. Wouahaa hahahaaaaaaa"! ! !


Je suis terrifié ! Mes joues me brûlent alors que le chauffeur pose encore son doigt sur le pare-brise, en espérant que ça va le faire tenir jusqu'au bout... Ohaïe aïe... Je me sens me déshabiller de mon courage aussi vite que le vent est fort ! Pas très téméraire le garçon !

Nous croisons des guanacos (des lamas) qui nous coupent la route et ça me permet d'oublier quelques secondes l'enfer qui gronde dehors.

Pffiouu, l'administration est en vue, un maigre répis avant de se jeter dans la gueule du loup pour de bon. Le chauffeur nous demande d'attendre avant de sortir de la voiture. Il sort d'abord, puis vient nous ouvrir, histoire de bien tenir la porte et qu'elle ne se fasse pas arrachée. Toujours plus rassurant !

Je mets les deux pieds dehors et me fait haper par le vent... Dingue ! Ma démarche ressemble à celle d'un ivrogne du samedi soir tant le vent me fait chanceler ! Et encore, je n'ai même pas mon gros sac sur le dos...Mon dieu, qu'est-ce que ça va être !

J'ai l'impression d'aller au charbon. Les gardes du parc à l'intérieur sont sympathiques, nous donnent quelques bons tuyaux (comment marcher avec son sac avec ce vent : bah, plié en deux ! permet aussi de se protéger les yeux et la tête de la pierraille qui vole !) et informations (temps de luminosité journalière, durée de notre premier tronçon pour le refuge), nous font signer le registre (il faut mettre son nom et son itinéraire approximatif, juste au cas où) et nous permette d'user "gratuitement" du tampon "Torres del Paine", comme pour pouvoir ultérieurement fièrement attester que "tu l'as fait ce trek" !!!

En tous cas, il n'y a pas foule dans le parc : seulement 2 anglais qui sont rentrés il y a déjà quelque jours. "Mais ils sont sortis entiers les mecs ou pas ?" Ca, l'histoire ne le dit pas, ni le registre d'ailleurs, qui semble entériner ainsi la mysticité dangereuse à laquelle je suis en proie à l'idée d'être un survivant perdu au mileu des montagnes de Torres del Paine.

Qu'est-ce que je peux avoir comme imagination quand je suis stressé ! Alessandro paraît bien flippé lui aussi, mais il garde l'affichage d'un franc et courageux sourire qui ne l'empêche pourtant pas de grapiller quelques minutes ici et là, comme pour retarder la terrible échéance du départ...

"Bon Alessandro, il est midi passé, il faudrait peut-être y aller, car on a 5bonnes heures de marche, et le soleil se couche dans 5 heures..."

Nous voilà partis, lancés (comme des escargots) à l'assaut du vent, et illustrant à merveille, mais pourtant bien malgré nous et notre volonté, la chanson "il était une bergère" avec ses fameux "3 pas en avant, 3 pas en arrièrheuuuu, 3 pas su'l'côté, 3 pas d'l'ot'côté".... Nous marchons et avançons tant bien que mal contre le vent. Les rafales nous stoppent littéralement et il faut redioubler d'énergie pour nous arracher à cette statique. Toutefois, je me figure que ce vent à tout de même un bénéfice secondaire : j'ai l'impression qu'il porte mon sac !

L'entrée du trek est enfin signalée et nous entamons un long chemin d'une dizaine de kilomètres dans une vaste plaine... si je puis préciser, balayée par les vents ! ! ! Je me souviens alors de l'appellation données à ces vents de l'hémisphère austral, en fonction des parallèles : les 30èmes Tempestants, les 40èmes Rugissants, les 50èmes Hurlants, les 60èmes Mugissants, et toute une fantasmagorie "éolienne" m'apparaît alors dans cet immense terrain de jeu où les éléments se déchaînent. Je me figure le Vent, dieu Eole, dont le visage se dessine sur les nuages aux allures folles, ouvrant grand sa gueule et poussant des cris terribles qui déferlent à toute allure sur la terre et ses pauvres petits pélerins, fêtus de paille, santons de porcelaine, plus fragiles que jamais, continuant coûte que coûte d'avancer, un pied après l'autre. Le vent tempeste, rugit, hurle, mugit...

Je suis déjà trempé au bout de quelques minutes, non pas par la fine pluie qui tombe horizontalement du haut de ces nuages vraiment menaçants, mais par ma transpiration qui est : 1/engendrée par un sac de 20 kg, un manque d'entraînement patent et fatal et une polaire... très efficace ! et 2/bloquée par ma parka Quechua censée être imperméable. Confirmation, elle est bien waterproof à 200% !!!

Cela fait à peine 30 minutes que nous marchons, j'ai déjà mal au dos, aux épaules, mon jean me fait mal au niveau de la ceinture, le sac frottant méchamment à cet endroit, je suis en même temps terrifié et subjugé par tant de vent et de beauté, nous sommes à nous-mêmes et aux éléments livrés, je baisse la tête et ne fais que marcher, marcher, marcher...