Quand il a fallu reprendre la marche, cela est devenu de moins en moins drôle pour moi (si tant est que ça l'était déjà avant) : les douleurs aux hanches/aducteurs reprennaient de plus belle, et chaque pas devenait une épreuve dès que le terrain montait ne serait-ce que subrepticement...
C'est vite devenu un calvaire pour moi, la douleur ne faisant que s'accentuer et le vent ne semblant pas vouloir nous laisser un instant de répit. Mon rythme de marche s'apparentait à celui d'un escargot, alors qu'Alessandro continuait toujours de fendre le vent avec allure !
Mais je n'avais pas le choix, la luminosité commençait déjà à faiblir, les nuages aidant, alors il fallait coûte que coûte continuer pour rejoindre ce maudit refuge...
C'est fou comme l'esprit peut avoir comme influence et contrôle sur le corps. Si je m'étais écouté en temps normal, petite nature que je suis, j'aurais abandonné tout de suite ! Si j'avais eu le choix, je me serais arrêté pas bien longtemps après le début... Mais là, impossible ! Pas de caravane bienveillante derrière pour changer la roue de secours, pas de porteurs pour alléger le fardeau, pas de cadeau de la météo... Alors on se met en mode "survie", il y a quelque chose qui s'enclenche dans le cerveau et on se dépasse. Pour me donner du courage et affronter la douleur, j'ai souvent pensé à cette fille que j'avais vu dans un reportage à la télé, qui passait une épreuve de marche en montagne dans sa formation "hard-core" de parachutiste. Elle portait un sac de 30kg, devait marcher 30km, et avait une tendinite tout du long. "Juste une question de mental" disaient les instructeurs qui l'accompagnaient. Et elle avait tenu le coup !
Si elle l'a fait, moi, à mon niveau, je peux le faire !
Nous croisons deux françaises bien charmantes et papotons quelques secondes ("il est encore loin le refuge ? Vous avez mis combien de temps ? Et vous ?") qui reposent un tant soit peu mes jambes, et vite nous repartons, presqu'au pas de course car la nuit se fait de plus en plus oppressante. Je suis à bout de forces, ne sens même presque plus la douleur tellement j'ai mal et nous marchons vite, et ne pense qu'à une chose : le refuge.
Depuis déjà quelque temps, la platitude des plaines s'est fait remplacée par la gorge plus valloneuse d'une vallée et depuis peu, nous affrontons de vrais dénivelés. Soudain, à la fin d'une ascension, à mesure que le flanc de la montagne s'effaçait peu à peu pour nous déboucher la vue, un chalet fit son apparition, se dressant là, dans une pénombre plus que prononcée.
Mais ce chalet n'était pas le refuge, non, c'était juste la maison des gardes ! Le refuge, qui heureusement n'était qu'un peu plus caché, s'avéra être un véritable hôtel, une énorme bâtisse en béton, tout confort, avec une impressionnante capacité d'accueil... Bref, loin de l'image des refuges de montagne tout en pierre et bois, avec un bon feu de cheminée, et des dortoirs odorants !!! Mais qu'importe, je suis trop content d'arriver, c'est vraiment la délivrance !
Il nous reste encore à monter la tente (camper est bien moins cher qu'une chambre), car après il fera vraiment trop nuit. Je marche les jambes à moitié écartées, comme si j'avais passé des heures sur un cheval. Ouille aïe aïe : ça fait mal aussi quand on s'arrête !
Le vent, toujours bien présent, ne nous aidât pas pour monter notre tente dans les meilleures conditions, mais on s'en est sorti ! Les deux gardiens nous avaient permis d'utiliser la cuisine pour nous faire à manger (elle est pour toi celle-là Maman !) et j'ai passé le reste de la soirée à me masser avec du gel d'arnica et des pommades anti-inflamatoires, pour refaire une santé à ce corps défaillant !
La nuit fut terrible ! Le vent, le vent, le veeeeent !!! soufflait, criait, résonnait et surtout pliait notre tente en deux, à tel point que je la sentais parfois s'affaisser sur moi pendant les plus fortes rafales... Plus un Alessandro qui ronfle aussi fort qu'un lion rugit, et la nuit ne m'apporta pas le sommeil le plus récupérateur qui puisse !
Le lendemain est consacré à la vallée Grey, où le point d'orgue est le glacier du même nom qui la termine. Nous allons enfin commencer à proprement parler le fameux "W", le trek le plus connu car le plus emprunté dans ce parc. W, car il se compose de 3 vallées et a en effet sur la carte la forme d'un W.
L'ascension de presque 4h est dure, mes articulations au niveau des hanches me brûlent, bientôt aussi fort qu'hier. C'est vraiment étrange, je n'ai jamais eu ces douleurs là auparavant...
Le vent est aussi hallucinant qu'hier, mais moins continu toutefois. Nous longeons le lac Grey tout du long, et nous aperçevons nos premiers icebergs ! Tout bleus !
C'est magnifique !
Les montagnes dont nous arpentons les flancs ont leur sommet blanchis sous l'influence du vent et du froid, offrant en spectacle de véritables cathédrales de glace :
Le "mirador" nous offre un point de vue magnifique pour contempler le glacier.
Un champ de glace plus ou moins bleue, dépendant de la luminosité ambiante. Une vraie meringue naturelle, s'étendant presqu'à perte de vue, dans des paysages grandioses !
Le vent, toujours fidèle au poste, nous vend ses créatures nuageuses, en faisant preuve de beaucoup de talent :
Ceci n'est pas un chapeau !
Mais malheureusement nous n'irons pas jusqu'au bout, au "contact" avec le glacier, sur la plage de galets. J'abdique, cela fait une demi-heure que je voudrais m'arrêter mais il me faut toujours rattraper Alessandro qui est au diable bouilli. Nous faisons notre pause déjeuner-goûter et, en ayant quand même proposé à Alessandro de boucler le dernier km sans moi, nous décidons finalement de rebrousser chemin. Je suis encore à bout non pas de souffle ni de force, mais de douleur... Toujours ces hanches. Même sans sac à porter (restés au refuge-hôtel), la marche m'est rendu très difficile encore aujourd'hui, et je préfère économiser le peu qu'il me reste pour les jours suivants. On en est qu'au deuxième jour !
Qu'est-ce que le W va bien encore nous réserver ?